Le Jura, son sous-sol, ses terroirs et ses cépages

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m&c 167 - février 2010

 

Pour la dernière journée technique de l’année 2009, le district Bourgogne Franche-Comté, de la Société de l’industrie minérale, a joint l’utile à l’agréable en mêlant trois thèmes forts appréciés dans cette région du nord-ouest du Jura : un matériau témoin du socle profond, des terroirs viticoles originaux et des cépages qui ont trouvé leur place dans un ensemble géologique contrasté. Tout au long de cette journée, les explications géologiques d’une grande qualité de Michel Campy, professeur émérite à l’université de Bourgogne, ont aidé à comprendre que la géologie est une discipline historique, que les géosciences accroissent les connaissances par leurs applications et qu’elles facilitent la vie des hommes sur terre, y compris celle des vignerons.

 


La première partie de cette journée s’est déroulée à Moissey (39), dans une carrière qui exploite de l’eurite. Cette exploitation se situe dans le massif de la Serre, à quelques kilomètres de Dole, où l’on trouve un des rares affleurements du socle cristallin du Jura. Ce massif se trouve sur un éperon reliant “le massif ancien du Morvan-Charolais et le sud des Vosges”, commente le géologue Michel Campy.
“Comme tous les massifs anciens périalpins –Massif central, Morvan, Vosges– cet éperon a été surélevé par l’énorme contrainte qu’a exercée la surrection des Alpes au cours de l’ère tertiaire. Au niveau du massif de la Serre, un coin de socle a été poussé vers le haut, bousculant et perçant la couverture sédimentaire qui le recouvrait, comme un gigantesque poinçon. Au nord et au sud du massif, le sommet de l’éperon n’est pas visible, car moins élevé et encore couvert de terrains sédimentaires plus récents, axe Sennecy - Serre et zone située entre Serre et Vosges.”
“Si le socle de la Serre est essentiellement constitué de granite, on y trouve aussi des roches métamorphiques –gneiss– et une roche volcanique appelée eurite”, écrit cet éminent spécialiste dans son livre Montagnes du Jura, géologie et paysages (Néo éditions).
Selon Chantal Wackenheim, présidente du district Bourgogne Franche-Comté et professeur à l’université de Besançon, le socle constitué ici principalement de granite daté de 362 millions d’années et de gneiss, est limité par la présence de deux failles et d’une déformation croissante du granite en direction du nord-ouest (granite gneissique, puis mylonitique). L’eurite (appelée aussi ignimbrite) repose sur le socle par l’intermédiaire de l’une de ces failles, et l’épaisseur de la couche d’eurite varie de 5 à 25 mètres.
Ce matériau est exploité à côté du village de Moissey ; il s’agit d’une roche formée de débris volcaniques riche en matériaux siliceux, très dure et résistante à l’usure ; elle est surtout utilisée pour les couches de roulement des chaussées. Ses qualités sont liées aux minéraux siliceux qui la composent et à la silicification secondaire qui l’a affectée après sa formation : elle lui a donné une dureté bien supérieure à celle des roches calcaires de la région.

Une découverte coûteuse à extraire

La carrière est exploitée par la Société des Carrières de Moissey depuis 1959. L’origine de ce site remonte au premier conflit mondial : ouverte en 1916 pour répondre aux besoins des collectivités locales, la carrière emploie à l’époque une main-d’œuvre composée en grande partie de prisonniers de guerre allemands. De 1916 à 1959, trois entreprises locales se succèdent, et c’est finalement en 1959 qu’un client et son fournisseur s’associent : Pernot, un exploitant de carrières dont le siège est à Crotenay, dans le Jura, et Screg Est. Dans cette association à parts égales, Pernot assure la gestion technique et commerciale, tandis que la direction administrative est confiée à Screg, depuis son bureau de Nancy.
La carrière couvre une surface d’environ 75 hectares et produit 250 000 tonnes/an de granulats routiers, comprenant 6 produits de 0 à 14 mm ainsi qu’un 10/14. Une extension en cours d’instruction vise à porter la surface d’exploitation à 130 hectares et à augmenter la production jusqu’à 400 000 tonnes/an. Cette augmentation répond à une demande croissante en granulats de qualité pour les travaux routiers, comme ceux utilisés dans le Jura et les départements voisins en couche de roulement sur les routes nationales et autoroutes. L’accord d’un tel projet assurerait 40 années d’activité (réserve de gisement identifiée) au site de Moissey, avec des travaux de découverte aussi importants que ceux réalisés aujourd’hui (25 mètres de hauteur de couche). Le projet de l’exploitant prévoit d’aménager une piste sur laquelle serait mis en service un convoyeur de plaine, joignant le front de taille à l’exploitation.
Le gisement se présente sous la forme d’une dalle bien lisse, mais inclinée à 19° vers le nord-ouest ; sa puissance oscille entre 10 et 25 mètres. Des fissures apportent des circulations d’eau par endroits et altèrent le massif. Ici, la découverture est importante puisqu’il faut enlever par minage un mélange de terre et de grès sur une épaisseur de 20 à
30 mètres (volume de 100 000 m3/an à évacuer). Les caractéristiques mécaniques de l’eurite font état d’un matériau de très bonne qualité, permettant de classer les granulats du site en classe A : Los 15 ; MDE < 10, PSV voisin de 60, densité réelle 2,7, et abrasivité 1 700 g/t.

Une sous-traitance de la foration et du minage

La foration et le minage sont sous-traités à Sofiter ; l’opération nécessite l’usage d’un marteau hors du trou avec un diamètre de foration de 110 mm ; la profondeur de foration d’une trentaine de mètres. Le maillage est de 3,5 x 3,5 et l’explosif mis en œuvre est un nitrate-fioul avec une charge maximale autorisée de 5 tonnes (grammage 450 à 500 g/m3). L’abattage réalisé 3 fois par mois génère à chaque tir des volées de 35 000 m3 pour les plus importantes. Le produit d’abattage est un 0/800, gris-bleu, qui est transporté à la trémie de réception par un échelon de production constitué de 2 tombereaux Caterpillar 775D (70 tonnes de charge utile par véhicule) ; ils sont chargés par une pelle Caterpillar 365 BL. Deux kilomètres de pistes séparent les 2 fronts de taille de la trémie de déchargement.

Une installation vieillissante

L’installation de concassage, criblage et broyage n’est pas toute jeune (35 années de service) ; et l’exploitant rencontre de fréquentes pannes et, pire, des problèmes de qualité des matériaux liés à un sous-dimensionnement des cribles et une usure importante des broyeurs. Le rythme de changement des pièces d’usure est élevé, notamment sur les broyeurs giratoires du tertiaire et du quaternaire : 4 à 5 fois par an (ou toutes les 50 000 heures). Un article sur cette carrière a été publié dans le Mines & Carrières de septembre 1999. Il comporte une description très claire du schéma de traitement des matériaux par Roger Vernières (Sim).
De manière très schématique, il est intéressant de noter que cette installation est dotée d’un poste primaire (débit de 200 tonnes/heure, VB1311), d’une élimination des éléments terreux, d’un stock tampon de 0/350 assurant 5 jours de production, d’un secondaire (broyeur 4’1/4 TS et crible pour coupure à 15/40), de deux blocs de trémies parallèles supportant les cribles (pour coupure à 22/55) et d’un tertiaire (3’ST BF – 3’TC BM – HP300). Le primaire est adossé à une butte naturelle qui évite la création d’une rampe d’accès pour les tombereaux.
Cette installation a la particularité d’être double : lorsqu’une ligne de production est en service, l’autre est en maintenance. Pour assurer une qualité la plus homogène possible, l’exploitant fait contrôler sa production quotidiennement, mais il ne bénéficie d’aucune certification ISO ou NF. Elles devraient être acquises lorsque la prochaine usine sera capable d’afficher une production industrielle.
Dans le projet déjà bien avancé de la nouvelle unité de production, Metso Minerals devrait fournir le concasseur et les broyeurs. Quant aux cribles, “on s’interroge sur des matériels à haute énergie, de type Liwell”, apprend-t-on à la carrière.

In vino veritas

La seconde partie de cette journée technique était axée sur les terroirs et les cépages du vignoble jurassien. L’originalité de ces terroirs viticoles est liée à la nature des terrains et à leur organisation particulière. Tous les terrains du sous-sol du vignoble jurassien se sont déposés au cours de l’ère secondaire, et les marnes y sont prépondérantes, comme l’a rappelé Michel Campy. “Les mers de l’ère secondaire ont permis le dépôt de boues argileuses et calcaires, qui se sont peu à peu transformées en marnes. C’est en raison de l’abondance et de la qualité minéralogique de ces dernières que les terroirs viticoles du vignoble d’Arbois sont exceptionnels.” Plusieurs faciès marneux ont été recensés :
•    les marnes “irisées” du Trias à la base, où alternent les bancs rouges lie de vin, verts, gris et beiges. “Elle se sont déposées dans des lagunes, de -230 à -200 millions d’années alors que les dinosaures vaquaient aux alentours”, a rappelé le géologue ;
•    les marnes grises du Lias, entrecoupées de bancs calcaires comme le calcaire “à gryphées”, riche en huîtres géantes. Elles se sont déposées dans les mers du Jurassiques inférieur, de -200 à -175 millions d’années.
“Chaque cépage jurassien a trouvé sa place dans ces ensembles géologiques”, a précisé Michel Campy. Parmi les cépages rouges, le trousseau, propre au vignoble jurassien, est le plus exigeant. Il ne mûrit bien que dans les sols “chauds”, légers et graveleux. En revanche, le ploussard (ou poulsard) donne ses meilleurs arômes sur les marnes noires et les bancs gréseux du sommet du Trias.


Parmi les cépages blancs, le savagnin –à l’origine du célèbre vin jaune– n’aime que les terrains lourds que lui offrent les marnes grises du Lias. Quant au chardonnay, cépage emprunté à la Bourgogne, a expliqué ce géologue amateur de vin, “il est capable d’atteindre une excellente maturité sur presque tous les types de sol”. Et de préciser : “Ses arômes seront très différents selon les lieux. Mineral sur les terrains lourds, il devra attendre plusieurs années pour donner ses meilleures productions. En revanche, il pourra se conserver très longtemps en s’améliorant. Sur terrain plus léger, le chardonnay est plus immédiatement fruité, prêt à boire en quelques mois. Par contre, sa conservation sera plus aléatoire.”
Complexe, passionnante et riche en enseignement, cette journée s’est achevée au domaine de La Pinte, propriété du groupe de TP Roger Martin depuis la fin des années 1950. À l’origine, le terroir de La Pinte était planté de vignes, au XIXe siècle, avant que le phylloxéra ne provoque l’éradication complète du vignoble ; anéantis, les propriétaires ne replantèrent pas de vigne en ce lieu. Au début des années 1950, un enfant d’Arbois, Roger Martin (créateur du groupe éponyme), et amateur de vins jaunes, a eu l’idée de replanter une vingtaine d’hectares de vignes sur le terroir de La Pinte, aux qualités géologiques particulières. Car c’est ici que se profile la bande des marnes bleues, qui court d’Arbois à Château-Chalon, à 400 mètres d’altitude. Ces marnes favorisent l’obtention de ce que l’on appelle ici le “goût de jaune”.


Le domaine de La Pinte renaît avec l’édification des caves. Les pierres calcaires proviennent de la carrière de Montesserain, d’où sont extraites celles qui ont servi à édifier le clocher d’Arbois. Ces caves et leurs voûtes en anse de panier sont, dit-on ici, le dernier monument franc-comtois construit à l’ancienne.
Pour les curieux, c’est un domaine à visiter, et pour les amateurs de vins du Jura, un lieu où s’attarder.